Mon petit ange s’en est allé

© Max Pixel CCO

NB: Ce billet fait suite à

Notre première rencontre

Le mariage

Madame est servie

Le bébé

Il n’y a pas de plus grand bonheur au monde que celui de donner la vie. Je ne me lassais pas d’admirer ce beau cadeau que la vie venait de nous offrir. Quand il posait ses yeux sur moi, plus rien ne comptait. J’oubliais la difficile année que je venais de passer, cette situation inextricable dans laquelle je vivais et je ne m’inquiétais pas non plus de ce qui m’attendais. Mon monde était dans ses yeux. Il avait ceux d’Emile. Il avait également son air frondeur, son nez… Il avait tout de lui.

Mon enfant n’était pas maudit finalement. Après sa naissance, j’avais enfin l’impression de vivre. De la maison des parents d’Emile, nous sommes passés à un appartement en ville. Il était loin d’être neuf ou même spacieux mais j’étais si heureuse d’être chez moi. Emile l’avait aménagé pour moi. Il avait fait venir ma mère pour m’aider. Il était présent tous les jours, un père attentionné pour notre Gabriel et un mari pour moi. Je redécouvrais le Emile des premiers jours, drôle et amoureux. Je ne m’inquiétais plus de rien si ce n’est de comment devenir une « grande dame ».

Ma mère me regardait parfois avec une pointe d’envie. Elle n’avait pas connu ça. Une nouvelle naissance pour elle, c’était un accouchement difficile, une bouche de plus à nourrir et encore plus de travail au quotidien. Pour moi, cette naissance légitimait mon rôle d’épouse aux cotés d’Emile. Tout le monde était heureux de ce nouvel héritier et j’étais enfin un membre à part entière de la famille.

Gabriel était un bébé heureux. Il riait beaucoup et commençait à faire ses nuits dès le troisième mois de sa naissance. Je passais facilement des heures à le regarder dormir en imaginant à quoi ressembleraient ses frères et sœurs… Emile avait même évoqué un nouveau mariage pour effacer le souvenir de la triste cérémonie au village. J’avais deux ans pour organiser le mariage de mes rêves. Et, d’ici là, je serais une « grande dame ». Quand Gabriel aura grandi, je pourrai m’inscrire dans un centre spécialisé pour apprendre la couture.

Pour Emile, toutes les occasions étaient bonnes pour me faire plaisir. Pour fêter les cinq mois de la naissance de Gabriel, il m’emmena dîner au restaurant. Tout était si beau, si brillant. Je me sentais gauche dans cet univers qui n’était pas le mien. Emile se moquait gentiment de mes maladresses. Le souvenir de cette soirée fut inoubliable. Il me raccompagna mais ne pouvait pas rester. Il devait rejoindre « madame ». J’étais triste mais résignée. J’étais la seconde femme. Mais j’avais Gabriel et il n’était rien qu’à moi.

Emile s’en alla et je pris mon fils dans mes bras pour me réconforter. Il avait de la fièvre ce soir là. Ma mère me demanda de ne pas m’inquiéter. Ce n’était probablement rien de grave ou, du moins, rien qu’une de ses tisanes spéciales ne pouvait guérir. Après avoir élevé huit enfants, elle ne s’effrayait plus pour une simple fièvre, contrairement à la jeune mère que j’étais. Elle concocta la tisane que Gabriel but docilement. Mais il ne souriait plus comme à son habitude. Ses yeux étaient ternes. Cette nuit, en dépit des paroles rassurantes de ma mère, j’avais du mal à dormir. Je veillais sur mon petit, persuadée que cette fièvre cachait quelque chose de plus grave.

Au petit matin, mon bébé était toujours fiévreux et surtout très calme. Il ne pleurait pas, il ne gazouillait pas. Sans même un signe à ma mère endormie, sans même prévenir Emile, je me rendis avec lui à l’hôpital. Après l’avoir confié aux médecins, j’arpentais la salle d’attente dans un état second. Il m’était impossible d’aligner des pensées cohérentes. Combien de temps suis-je restée dans cette salle d’attente ? Je ne saurais le dire. J’ai le souvenir de ce médecin, au regard bienveillant, qui était venu me conduire dans cette chambre austère. J’ai souvenir qu’il m’expliquait un ensemble de choses mais je ne l’entendais pas vraiment. J’ai souvenir d’avoir pris mon fils dans mes bras. J’ai souvenir de son corps froid que j’essayais désespérément de réchauffer. Ses yeux étaient clos et il ne souriait plus. Mon ange, Gabriel, s’en est allé et j’étais à nouveau seule au monde.

A suivre…

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